Après avoir erré toute la journée dans cette ville qu’il ne connaît pas, où il est un anonyme que personne ne remarque. Il pénètre, au crépuscule, dans un parc complètement déserté par cette glaciale fin de journée d’hiver.
Il se laisse tomber plus qu’il ne s’assied sur le banc qui lui tend les bras. Ses jambes, tremblantes, ne le supportaient plus qu’avec difficulté. Il est éreinté de fatigue. Il est tenaillé par la faim. Il est submergé par l’envie, le besoin, la nécessité de se reposer et de dormir.
Du sac, qu’il portait à l’épaule, il sort une petite boîte en plastique pleine de cachets, blancs, à l’aspect bien inoffensif. Il en fait apparaître une bouteille emplie d’un liquide ambré, brun rouge.
Méticuleusement, il avale, deux par deux, les cachets qu’il fait descendre avec de grandes lampées d’alcool bues à même le goulot de la bouteille. Il est épuisé. Sous l’effet conjugué des médicaments et de la boisson qu’il ingurgite, très vite, la tête lui tourne. Son esprit s’embrume et s’obscurcit. Il ne résiste plus. Il se laisse aller.
Il ne sent plus la fatigue qui lui broyait les os. Il oublie la faim qui, il ya peu, lui tenaillait les entrailles. Il ne subit, même plus, la morsure du froid qui déchirait ses chairs.
Il s’allonge, de tout son long sur le banc transformé en lit et pose la tête sur le sac devenu oreiller. Il allume un de ses derniers cigarillos … qui ne tarde pas à lui échapper des doigts pour tomber sur le sol givré, où il s’éteint en provoquant, juste, un petit grésillement.
Il s’endort. Il se laisse, sans résistance, tomber dans les bras de Morphée, qui l’accueillent comme dans un douillet cocon. Il échappe, ainsi, aux multiples et oppressantes règles, érigés en dogme, de la société. Il se sent léger, aérien comme en apesanteur, soulagé du poids insupportable de la vie … de sa vie … de sa vie d’avant.
Il est plongé dans un sommeil profond et lourd, proche du coma. Il dort … Il rêve … Il dort … Il dort longtemps … Il dort si longtemps … Il dort trop longtemps …
Au petit matin blafard des employés municipaux, en charge de l’entretien du parc, trouve son corps gisant sur le banc, couvert de gelée blanche, … inerte et sans vie. Très vite, ils le firent amener à la morgue. Après avoir fouillé ses vêtements, son sac, on renonçât à lui attribuer un nom, une identité. Qu’importe, personne, au fond, ne se souciait de savoir qui il était, d’où il venait … Il ne comptait déjà plus de son vivant, alors mort …
Il fut enseveli, sans perte de temps, sans formalité excessive, sans cérémonie … a quoi bon ! … dans la fosse commune du cimetière municipal. L’on déposa, quand même, sur sa tombe fraîchement recouverte une petite planchette de bois avec un numéro peint dessus en guise de stèle … au cas ou …
Son épitaphe fut lapidaire et parue le lendemain dans la rubrique des chiens écrasés du journal local … :
« Hier matin des employés municipaux ont fait la macabre découverte, sur un banc du parc Machin-chose, du corps sans vie d’un S.D.F. mort de froid au cours de la nuit. »
Il est vrai, qu’il n’y a pas là de quoi faire la une, pas de raison pour gâcher du papier.
Ce n’est qu’un banal fait divers … d’hiver.
Un de plus … Un de moins … C’est comme ça, c’est la vie … la vie ordinaire … la vie de tous les jours … Il n’y a, vraiment, pas de quoi fouetter un chat ( … pauvre bête … ) !
Et lui … Il s’en moque … Il dort … Il dort toujours … et pour toujours. Réfugié dans un monde onirique, il est, enfin, en paix, loin de cette vie … De la vie … De sa vie qui lui pesait tant.
Il est parti sans fracas, sans déranger personne … Il a disparu sans laisser de trace …
Il n’est qu’un banal fait divers … d’hiver.
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