Samedi 1 août 2009 6 01 /08 /2009 07:54

                Il y a des lustres que j'avance, péniblement, sur cette large route qui, comme une saignée, balafre la forêt primaire que nous traversons sans fin. Je ne sais d'où je suis parti, ni depuis quand je suis en route. J'ignore le sens de cette randonnée. J'ignore notre destination … Je ne suis même pas certain que nous nous dirigions vers un but quel qu'il soit.

 

La horde innombrable de gens qui m'entoure, me presse, me pousse, me bouscule, m'entraine et me porte sans que je n'y puisse rien. Malgré la lassitude, la fatigue, l'épuisement qui m'envahissent, je ne puis que suivre le mouvement. J'ai froid. J'ai peur. Je me sens seul, faible et fragile, mais …

 

Je sais qu'il est particulièrement dangereux de laisser transparaître sa vulnérabilité. Régulièrement, autour de moi, je vois des personnes, qui laisse paraître leur épuisement, sont, sans merci, heurtés violemment et jetés à terre par la masse impitoyable des individus qui les cernent. Une fois tombés au sol, ils n'ont plus aucune chance de se relever et sont piétinés sans pitié par la meute compacte de ceux qui les suivent.

 

Au-delà des talus herbeux qui bornent notre chemin, s'étend, de toute part, à perte de vue, une forêts des plus ténébreuses dont il nous est impossible de distinguer les limites. De ces bois impénétrables nous parviennent une multitude de bruits difficiles à identifier … cavalcades et piétinements d'animaux invisibles, feulements et rugissements, craquements des broussailles écrasées … tout cela, et bien d'autres encore, font résonner une cacophonie qui me glace le sang.

 

Au-dessus de l'allée qui nous foulons de nos pas mécaniques, tel un dais végétal, les branches des immenses arbres de la forêt, secouées par un vent que nous ne pouvons sentir, s'agitent de manière à les faire ressembler à de gigantesques bras qui tentent de nous happer. En tournant la tête, régulièrement je m'aperçois qu'un individu, près de moi, manque à l'appel. Ainsi ils disparaissent, sans laisser la moindre trace … certainement prestement enlever par les bras-branches des arbres, pour nourrir l'appétit insatiable de la forêt. De temps en temps, couvrant tous les autres bruits, on distingue des hurlements de terreur qui, sans nul doute, sont émis par ceux, malchanceux, qui ont été ainsi extirpés, comme l'on prend une dime, de la foule en mouvement.

 

De chaque coté de la tranchée, dans laquelle nous progressons, se dressent de petits talus à l'herbe haute et tendre. Je suis, maintes fois, tenté de quitter la multitude, qui me tire et m'emporte avec elle, pour rejoindre ce qui ressemble à un havre de paix. J'aimerai m'allonger sur ces hautes herbes, m'y endormir, m'y enfouir et … peut-être, y disparaître.

 

J'ai vu certain tenter de le faire mais … sans coup férir, il y a toujours, dans la multitude, quelques uns pour les en empêcher. Celui qui s'écarte pour s'assoir sur le bas-coté est rapidement pris en main, par l'un ou l'autre, pour le relever … le forcer à se relever. S'il résiste, il est alors soulevé et attaché à un mauvais brancard sur lequel on porte sans ménagement. A chaque pas des porteurs les à-coups et les soubresauts provoqués par leur progression, font pénétrer, un peu plus à chaque fois, les liens dans leurs chairs sanguinolentes.

 

J'ai en permanence dans les oreilles leurs cris, leurs hurlements qui résonnent. Ces pauvres hères ont beau s'égosiller, supplier qu'on les laisse tranquille … la foule n'en a cure, ne les entends pas. Personne n'est autorisé à déserter la troupe en marche. Seuls, les corps inertes de ceux qui ont rendus l'âme, sont rejetés par-dessus le talus, dans des hautes frondaisons pour servir de pâture à l'ogre des bois.


Quelque soit ma fatigue, ma douleur, je n'ai … on ne me laisse pas le choix … aucune alternative. Je suis condamné, pour d'incompréhensibles raisons, à suivre le mouvement de cette marée humaine qui n'offre aucune échappatoire à ce calvaire.

 

Il y a des lustres que j'avance, péniblement, sur cette large route qui, comme une saignée, balafre la forêt primaire que nous traversons sans fin. Je ne sais d'où je suis parti, ni depuis quand je suis en route. J'ignore le sens de cette randonnée. J'ignore notre destination … Je ne suis même pas certain que nous nous dirigions vers un but quel qu'il soit.

 

Je ne trouve aucune justification à cette marche sans fin, sans but ni raison. J'ai le sentiment de vivre un cauchemar … mais, les chocs douloureux des mes pieds sur les cailloux du chemin, la déchirure d'une lame transperçant mes muscles tétanisés par les crampes … tout me ramène à la triste et obscure réalité, aussi aberrante soit-elle.

 

Au milieu de la foule, l'air hagard, j'avance … encore et encore … toujours … attendant la délivrance, l'instant qui me fera m'échapper à cet enfer et quitter ces lieux inhospitaliers, inhumains, pour … comme je l'imagine, dans mes rêves les plus fous … me retrouver allongé sur une plage de sable blanc au bord d'un lagon à l'eau turquoise, dans la paix et la sérénité.

 

Par LeRetif - Publié dans : Cogitations - Communauté : Les chroniques de la meute
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