Un grand tableau noir sur le mur en face de moi. L’instit, dans sa blouse grise, face à la classe avec sa haute stature impressionnante, pour les enfants que nous sommes, le visage taciturne que sa petite moustache, taillée avec le plus grand soin, ne fait que paraître plus sévère, parle de sa voix grave. Devant lui, attentifs, assis à leur pupitre des rangées de gamins, revêtus, eux aussi de ces blouses grises identiques ternes et tristes, écoutent dans le silence, les bras croisés. Imperceptiblement, le tableau, le maître, les autres élèves tout semble rapetisser, s’éloigner de moi de plus en plus, je perçois la classe comme à travers le petit bout de la lorgnette. Tout m'apparaît si minuscule sans, pour autant, en perdre le moindre détail. Je continue à entendre, sans en saisir le sens, les mots prononcer par l’homme à la blouse grise qui domine la classe du haut de son estrade, à ressentir l’agacement de mes dents agressées par le crissement strident de la craie sur l’ardoise noir qui couvre le mur. Je sens l’odeur de la poussière de craie, celle de l’encre violette émanant de l’encrier inséré dans le coin droit du pupitre à coté de la rainure où repose le porte-plume, avec sa plume "Sergent Major ".
Je m’éloigne, m’élève au-dessus de la salle, loin, très loin, très haut. Je vois tout minuscule mais aussi très distinctement. Les murs et les plafonds perdent de leur opacité, deviennent translucides. J'ai l'impression ineffable de dominer le monde. Au milieu des rangées de pupitres je suis là, assis sagement, les bras croisés sur ma poitrine et posés sur le bord du pupitre. Grand gamin chétif et maigre, le dos arrondi, voûté, comme écrasé par un poids trop lourd pesant sur ses frêles épaules. Je me vois, du moins je vois ce corps qui est le mien mais dont je me suis échappé. Tout me paraît si petit, si loin presque irréel. Je me sens si léger, aérien et fort à la fois. Je suis bien, calme et en paix, rempli d’un sentiment de plénitude totalement détaché de ce qui se passe en bas, détaché de ce corps malingre, et si fragile, sans vraie consistance. Le temps n’existe plus. Une seconde, une heure, un siècle passe ainsi sans ennui ni lassitude. Je suis à ma place, j’existe vraiment, je suis moi, je suis libre … Venant de très loin des sons sourds me parviennent, insistants ils se rapprochent, me rattrapent, se collent à moi, me tirent vers le bas. Subissant leur attraction irrésistiblement je suis happé par ce corps dont je m’étais évadé. Doucement, douloureusement, à contre cœur, sans pouvoir résister, je réintègre cette enveloppe charnelle qui n’est pas moi. Je ne peux m'échapper. Les sons deviennent des mots. Les mots interrogatifs et railleurs du maître qui m’interpelle.
Un peu hébété comme sortant d’un songe je balbutie une quelconque réponse presque inaudible et incompréhensible à l’appel de l’instit. Ma réaction incohérente et hébétée provoque des ricanements dans les rangs des élèves et le regard à la fois courroucé, désabusé et méprisant du maître. Je me sens mal. J’ai envie de pleurer.
De nouveau enfermé, prisonnier dans ce corps comme dans une camisole de force qui m’étreint, m’immobilise, j’étouffe réduit à l’impuissance. Je subis ce corps qui n’est pas le mien, qui n’est pas moi comme un parasite prisonnier et complètement phagocyté par cet être étranger, aussi vivant que l'inclusion d'une libellule dans de l'ambre millénaire. Un bref instant, une éternité peut être, qu’importe, j’ai été moi, j’ai été libre, j’ai été vrai. Instinctivement je sais pertinemment que je ne peux pas exprimer cette vérité. Personne ne me croirait, l’on me raillerai, me traitant d’idiot, de rêveur, de malade peut être.
Cette expérience qui bien que rare ne resta pas unique au cours d’une brève période de ma vie d’enfant. Je ne l’ai jamais oublié, elle fait partie de moi, elle ma faite ce que je suis encore aujourd’hui un étranger égaré dans un monde bizarre et incompréhensible qui n’est pas le mien et dont je me sens exclu. Je n'ai jamais été capable de provoquer ou de répéter à loisir, selon ma propre volonté, ce phénomène. J'ai la nostalgie de ces moments pleins d'une infinie légèreté, d'une totale liberté. Je supporte le regret inconsolable d'avoir perdue cette faculté depuis si longtemps et pour toujours, me semble-t-il.
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